Le "darwinisme social"
Spencer défini en 1858 une loi d'évolution dans laquelle il intégre la théorie de la sélection naturelle pour l'appliquer aux sociétés humaines. Le terme est plutôt mal approprié, car les idées développées sont contraires à la prudence darwinienne, comme n'aura cesse de le souligner Patrick Tort (Tort, 1997 : 67-71 ↓): le "darwinisme social n'est en fait ni Darwinien, ni social (si on considère la définition politique du mot).

Galton, dans les années 1860, tente d'établir les fondements héréditaires des qualités intellectuelles et prône une sélection artificielle favorisant les "hommes supérieurs". L'eugénisme de Galton aura une inflence considérable aux Etats-Unis. La question n'est pas alors de savoir si l'on est raciste ou sexiste, parce que tout le monde l'est, mais esclavagiste ou abolitioniste.

L'ambivalence de Darwin
L'amélioration du bien-être de l'humanité est un problème des plus complexes. Tous ceux qui ne peuvent éviter une abjecte pauvreté pour leurs enfants devraient éviter de se marier, car la pauvreté est non seulement un grand mal, mais elle tend à s'accroître en entrainant à l'insouciance dans le mariage. D'autre part, comme l'a fait remarquer M. Galton, si les gens prudents évitent le mariage, pendant que les insouciants se marient, les individus inférieurs de la société tendent à supplanter les individus supérieurs. Comme tous les autres animaux, l'homme est certainement arrivé à son haut degré de développement actuel par la lutte pour l'existence qui est la conséquence de sa multiplication rapide; et, pour arriver plus haut encore, il faut qu'il continue à être soumis à une lutte rigoureuse. Autrement il tomberait dans un état d'indolence, où les mieux doués ne réussiraient pas mieux dans le combat de la vie que les moins bien doués. Il ne faut donc employer aucun moyen pour diminuer de beaucoup la proportion naturelle dans laquelle s'augmente l'espèce humaine, bien que cette augmentation entraîne de nombreuses souffrances. Il devrait y avoir concurrence ouverte pour tous les hommes, et on devrait faire disparaître toutes les lois et toutes les coutumes qui empêchent les plus capables de réussir et d'élever le plus grand nombre d'enfants.

Si importante que la lutte pour l'existence ait été et soit encore, d'autres influences plus importantes sont intervenues en ce qui concerne la partie la plus élevée de la nature humaine. Les qualités morales progressent en effet directement ou indirectement, bien plus par les effets de l'habitude, par le raisonnement, par l'instruction, par la religion, etc., que par l'action de la sélection naturelle, bien qu'on puisse avec certitude attribuer à l'action de cette dernière les instincts sociaux, qui sont la base du développement du sens moral.
The advancement of the welfare of mankind is a most intricate problem: all ought to refrain from marriage who cannot avoid abject poverty for their children; for poverty is not only a great evil, but tends to its own increase by leading to recklessness in marriage. On the other hand, as Mr. Galton has remarked, if the prudent avoid marriage, whilst the reckless marry, the inferior members tend to supplant the better members of society. Man, like every other animal, has no doubt advanced to his present high condition through a struggle for existence consequent on his rapid multiplication; and if he is to advance still higher, it is to be feared that he must remain subject to a severe struggle. Otherwise he would sink into indolence, and the more gifted men would not be more successful in the battle of life than the less gifted. Hence our natural rate of increase, though leading to many and obvious evils, must not be greatly diminished by any means. There should be open competition for all men; and the most able should not be prevented by laws or customs from succeeding best and rearing the largest number of offspring.

Important as the struggle for existence has been and even still is, yet as far as the highest part of man's nature is concerned there are other agencies more important. For the moral qualities are advanced, either directly or indirectly, much more through the effects of habit, the reasoning powers, instruction, religion, &c., than through natural selection; though to this latter agency may be safely attributed the social instincts, which afforded the basis for the development of the moral sense. On the Development of the Intellectual and Moral Faculties during Primeval and Civilised Times

N'en déplaise à Patrick Tord, Darwin s'inscrit dans le darwinisme social que défendent beaucoup de ses contemporains. Mais la conclusion rééquilibre la vision purement matérialiste par une vision plus humaniste, transcendant la nature.

Les dérives du régime nazi auront raison (mais malheureusement pas complètement) des idées eugénistes (cf Vers un gros cerveau).

Un autre avatar du modèle darwinien en dehors de son champ d'application concerne non plus les sociétés humaines, mais l'économie ; il apparait au 20e siècle, donc bien après la mort de Darwin et s'appelle le néo-libéralisme (Barbara Stiegler, 2019).

 Références

 Patrick Tort. 1997. Darwin et le Darwinisme. Paris, PUF.

 Barbara Stiegler. 2019. Il faut s'adapter. Sur un nouvel impératif politique. Paris, Gallimard.
Contrairement à l'ancien qui comptait sur la libre régulation du marché pour stabiliser l'ordre des choses, le néolibéralisme en appelle aux artifices de l'État (droit, éducation, protection sociale) afin de transformer l'espèce humaine et construire ainsi artificiellement le marché. Walter Lippmann, théoricien américain de ce nouveau libéralisme, explique que les masses sont rivées à la stabilité de l'état social (la stase, en termes biologiques), face aux flux qui les bousculent. Seul un gouvernement d'experts peut tracer la voie de l'évolution des sociétés engoncées dans le conservatisme des statuts. Lippmann se heurte à John Dewey, grande figure du pragmatisme américain, qui, à partir d'un même constat, appelle à mobiliser l'intelligence collective des publics, à multiplier les initiatives démocratiques, à inventer par le bas l'avenir collectif.

 Charles Darwin. 1871. The descent of man and selection in relation to sex. London, John Murray. www.infidels.org/library/historical/charles_darwin/ (trad. Barbier E. 1891. La descendance de l'homme et la sélection sexuelle. Paris, Reinwal et Cie.).

 Diane B. Paul. Darwin, social Darwinism and eugenics in Jonathan Hodge, Gregory Radick eds.. 2003. The Cambridge Companion to Darwin. Cambridge University Press, chapitre 9. Traduction française d'Annie Gouilleux: Darwin, darwinisme social et eugénisme.