sur le même site :
Le troupeau de Jacob
L'Ane de Buffon
L'évolution de la Girafe
Darwin et les Galápagos
L'évolution des Baleines
Découvertes d'Hominidés
Hominidés
Poly- vs mono-
Vers un gros cerveau
La femme de Flores
Darwin, Engels et Marx
La marche du progrès
Des Loups et des Hommes
  1. Conceptions historiques
    1. Fixisme et transformisme
    2. Du transformisme à l'origine des espèces
    3. Et l'Homme dans tout cela ?
    4. La révolution darwinienne
    5. L'évolution est-elle orientée ?
  2. Quelques définitions dans les programmes scolaires français
  3. Conceptions d'élèves
  4. Références


«Nothing in biology makes sense except in light of evolution» : «Rien n'a de sens en biologie, si ce n'est à la lumière de l'évolution.»
Theodosius Dobzhansky
«Un monde sans hasard est comme un océan sans vague.»
Proverbe tibétain

Conceptions historiques

Fixisme et transformisme

L'idée d'évolution ne s'est imposée à l'humanité que lentement : jusqu'au 18ème siècle, la conception dominante était celle d'un monde statique. La meilleure connaissance des archives fossilifères a conduit à l'idée de changement mais en conservant des espèces fixes, remplacées au cours de créations successives.

Cependant l'idée d'une transformation limitée des êtres vivants par effet de l'habitude a toujours été présente chez les éleveurs (cf Le troupeau de Jacob).

Squellete d'Homme et squelette d'Oiseau
Pierre Belon. 1555. Livre 1 de la Nature des Oyseaux: 40-41. Consulter sur Wikimedia.
Une image forte est introduite en 1555 par Pierre Belon dans son traité de La Nature des Oyseaux plaçant sur deux pages face à face un squelette d'Homme et un squelette d'Oiseau avec une légende montrant explicitement les similitudes, mais Belon s'arrête au constat.

Bien plus tard, des précurseurs, comme Buffon ont l'intuition claire que les êtres vivants descendent les uns des autres (cf L'Ane), pourtant l'Histoire naturelle de Buffon (1749) apporte peu d'arguments précis. Il est vrai que Buffon a déjà eu beaucoup d'ennuis avec l'Inquisition après la parution de sa Théorie de la Terre d'où sa prudence.

Du transformisme à l'origine des espèces

C'est à Lamarck qu'on doit la première formulation structurée et argumentée de la transformation des espèces au cours du temps. Mais Lamarck est en recul par rapport à Buffon sur l'idée de descendance commune, parce qu'il limite l'ampleur des transformations possibles. Ainsi, pour Lamarck, le monde vivant est constitué d'un grand nombre de lignées ayant évolué plus ou moins indépendemment les unes des autres et dont l'origine reste assez floue. L'auteur d'une des premières classifications sérieuse du monde animal considère que la notion d'espèce et les classifications sont arbitraires (Lamarck, 1809 : ch3; Mayr, 1978 :8) ! Contrairement à une idée répandue (cf L'évolution de la Girafe), le concept de caractère acquis est secondaire dans la pensée de Lamarck par rapport à celles de perfectionnement et d'élan vital. Lamarck se rend parfaitement compte que le mécanisme d'une hérédité des caractères acquis ne peut expliquer la diversité et les différences considérables entre plans d'organisation du monde animal.

Après une longue attente 1, Charles Darwin publie l'Origine des espèces (Darwin, 1859). Si cet ouvrage constitue l'un des fondements de la théorie actuelle, il doit lui même beaucoup à des idées formulées antérieurement; parmi elles, la vision du temps de Charles Lyell et l'idée de conflit formulée par Malthus.

Dans les Principes de géologie, Lyell présente un système explicatif d'une extrême cohérence, basé sur trois fondements :
- celui de l'uniformité des causes  : les événements géologiques passés s'expliquent par les mêmes causes que celles encore à l'oeuvre aujourd'hui;
- celui de l'uniformité des rythmes : l'intensité des forces à l'oeuvre n'a pas changé au cours du temps;
- celui de l'uniformité des états : les transformations sont cycliques; sur le long terme l'évolution de la Terre n'a pas de direction parce que les points d'arrivée et de départ sont à peu près les mêmes (Lyell, 1830).

Ces principes sont eux-mêmes largement inspirés d'Hutton : «we find no vestige of a beginning - no prospect of an end». (Hutton, 1788).

Si Darwin n'a pas totalement suivi la vision du temps cyclique de Lyell (d'ailleurs, seul le premier principe en est retenu aujourd'hui sous le nom d'actualisme) , il en a conservé au moins deux idées : «la nature ne fait pas de saut» 2, et l'indéterminisme. Des Principes de géologie, il écrira : «Le plus grand mérite des Principes est qu'ils changent la vision globale d'une pensée, de sorte qu'en observant des phénomènes que Lyell n'a jamais vus, on les voit aujourd'hui avec les yeux de Lyell. ».

Darwin emprunte à Maltus l'idée d'une limitation des populations par les ressources pour en tirer l'idée de sélection naturelle à laquelle il retire l'essentiel de sa validité dans son champ d'origine (le fonctionnement des sociétés humaines)
Que Darwin ait eu l'idée de sélection naturelle en lisant Maltus, n'est pas à mettre en doute puisque c'est l'affirmation de Darwin lui-même; néanmoins cette idée est absente de l'essai sur le principe de population. Ce que Malthus met en évidence c'est «la tendance constante qui se manifeste chez tous les êtres vivants à accroitre leur espèce plus que ne le comporte la quantité de nourriture qui est à leur portée» (Malthus, 1798, 1807, 1992: 67-68). Chez Malthus, la lutte pour la vie limite l'expansion des populations de manière égalitaire alors qu'elle est source de changement chez Darwin en "frappant" certains individus ou certaines espèces plus que d'autres. La vision de Malthus est statique (rien ne change), celle de Darwin dynamique (tout change). Qui plus est une fois son modèle élaboré, Darwin lui retirera l'essentiel de sa validité dans son champ d'origine chez Malthus, c'est à dire dans l'analyse du fonctionnement des sociétés humaines (Patrick Tort, 1997: 35-37) pour le restreindre au monde animal et végétal.

L'existence de variations individuelles dans une population d'êtres vivants de même espèce est bien connue chez les animaux domestiques, et les éleveurs ont appris à reconnaître sans difficulté chaque individu d'un troupeau de bovins d'après ses caractéristiques individuelles. Si l'une de ces variations se révèle avantageuse, l'individu qui la porte se reproduira mieux que les autres; si, de plus, cette variation est héréditaire, le mécanisme se poursuivra chez ses descendants.

«Puisqu'il se produit plus d'individus qu'il n'en peut survivre, il faut que dans tous les cas, il y ait lutte, soit entre individus de même espèce, soit entre individus d'espèces distinctes, soit enfin avec les conditions extérieures. C'est la doctrine de Malthus transposée aux règnes animal et végétal; parce que dans ce cas il ne peut y avoir ni accroissement artificiel de la nourriture, ni restriction due au mariage.»
Darwin, 1859: 117

Le texte de Darwin est souvent cité de manière incomplète; dans les lignes qui précèdent, il écrit aussi:

«J'utilise le terme lutte pour la vie dans un sens large et métaphorique qui inclut les relations de dépendance entre êtres vivants et ce qui est bien plus important, non seulement la vie d'un individu, mais son succès à laisser des descendants»
Darwin, 1859: 116

Comme d'autres, la "théorie" darwinienne n'est pas constituée d'un concept unique, mais plutôt d'un réseau de concepts. Si Ernst Mayr (Mayr, 2004) va sans doute trop loin en les jugeant indépendants les uns des autres, certains éléments du réseau sont plus autonomes que d'autres et, du fait de nouveauté et grâce à leur indépendance relative, ont mis énormément de temps a être acceptés par la communauté scientifique. Pourtant Darwin perçoit bien la cohérence de l'ensemble et si par prudence, certains concepts sont moins mis en avant ou moins défendus, il ne les abandonne jamais. La plupart on déjà été cités, mais on peut se référer à Mayr (Mayr, 2004) pour les énumérer:
- le concept de transformation qui est à la base de l'ensemble (tous les autres concepts en dépendent);
- le concept de descendance commune, bien accepté, sauf dans son application à l'Homme que les traditions religieuses placent à part;
- le concept de gradualisme qui rencontre une forte opposition des contemporains de Darwin;
- le concept de spéciation, en interraction avec les deux précédents ; clair dans son principe, les mécanismes n'en ont jamais étés maitrisés par Darwin et suscitent toujours aujourd'hui controverses et développements (cf. la question des équilibres ponctués);
-le concept de sélection naturelle et celui englobé d'indéterminisme. C'est le concept le plus puissant de tous qui répond à, la fois au comment (le mécanisme) mais explique aussi sous un jour totalement nouveau le pourquoi des faits constatés; le fait de répondre par hasard est évidemment extrêmement dérangeant, s'opposant à nouveau à la tradition religieuse (du moins à celle des trois religions monothéistes du fait de leur fond commun moyen-oriental) et à l'idée de progrès.

Darwin n'est pas un dogmatique. Si l'Origine montre la puissance de la synthèse darwinienne, celle-ci n'est jamais érigée en système; elle témoigne au contraire une étonnante capacité d'assimilation et anticipe de nombreux développements actuels, avec une intuition presque visionnaire. Les formulations qui suivent apparaissent dans les éditions successives de l'Origine :
la coévolution
- «Ainsi, je peux comprendre comment une fleur et une abeille pourraient lentement, soit simultanément, soit l'une après l'autre, se modifier et s'adapter l'une à l'autre de la manière la plus parfaite, par conservation des individus présentant des différences mutuelles de structure légèrement favorables.» (Darwin, 1859)

les équilibres ponctués
- «les migrations ont joué un rôle important dans la première apparition de formes nouvelles dans une zone et une formation données; (...) les variétés ont d'abord été locales; (...) il est probable que les périodes pendant lesquelles chaque espèce a subit des modifications, bien que longues, estimées en années, ont du être courtes, comparées à celles pendant lesquelles chacune d'elles est restée sans modification» (L'Origine, chapitre X). Il se peut que Darwin ait été influencé par Moritz Wagner (Wagner 1868).

le neutralisme
- «les variations insignifiantes, c'est à dire qui ne sont ni utiles, ni nuisibles à l'individu, ne sont certainement pas affectées par la sélection naturelle et demeurent à l'état d'éléments variables tels que peut-être ceux que nous remarquons chez certaines espèces polymorphes, ou finissent par se fixer, grâce à la nature de l'organisme et à celle des conditions d'existence» (L'Origine, chapitre III).
Darwin est souvent opposé à Lamarck sur les mécanismes proposés pour expliquer la transformation des espèces (cf L'évolution de la Girafe). Pourtant Darwin accepte l'idée de transmission des caractères acquis, même s'il ne lui donne qu'un rôle secondaire (la variation n'est pas préprogrammée vers l'adaptation comme il a déjà été dit ci-dessus). L'opposition principale porte sur le non-déterminisme : les êtres ne manisfestent pas de tendance au perfectionnement, ils luttent pour survivre, sans but précis, ils sont sélectionnés par les circonstances (Gould 1977; Mayr, 1978). Cet aspect important et discuté de la théorie est repris plus loin.

1 En 1858, Alfred Wallace adresse à Darwin un article De la tendance des espèces à s'écarter indéfiniment du type primitif dont Darwin dira :« Si Wallace avait eu en main mon manuscrit, écrit en 1842, il n'aurait pas pu en donner un meilleur résumé ! ». Cet envoi précipite les choses et l'article de Wallace est présenté à la société linéenne de Londres en même temps que deux textes de Darwin. Darwin avait un moment envisagé de ne faire publier sa théorie, qu'après sa mort, par sa femme ! Et pourtant, un an après son retour du voyage autour du monde sur le Beagle, sans doute influencé par les échanges avec son frère Erasmus (un membre du parti Whig) et par les analyses des collections d'oiseaux qu'il en a rapporté par John Gould, il trace dans son carnet de notes un premier arbre phylogénétique. Cet arbre exprime clairement l'idée de descendance commune danc de transformisme.
2 «Natura non facit saltum», la nature ne fait pas de saut (Darwin, 1859, chapitre XIV).

↑ About Darwin. www.aboutdarwin.com

↑ J. Hutton. 1788. Theory of the Earth.

↑ Lyell C.. 1830. Principles of Geology.

↑ Thomas Malthus. 1798 (1992). Essai sur le principe de population. GF-Flammarion.

↑ Lamarck, Jean-Baptiste de Monet de. 1809. Philosophie zoologique, ou exposition des considérations relatives à l'histoire naturelle des animaux... Dentu, Paris. gallica.bnf.fr/; Œuvres et rayonnement de Jean-Baptiste Lamarck www.crhst.cnrs.fr/i-corpus/lamarck/

↑ Charles Darwin. 1859. On the origin of species by means of natural selection... London, John Murray. www.infidels.org/library/historical/charles_darwin/ (trad. Moulinié J.J. 1873. L'origine des espèces au moyen de la sélection naturelle. Paris, Reinwal et Cie.).
↑ Charles Darwin. 1872. On the origin of species by means of natural selection... sixth edition (trad. Barbier E.. 1896. L'origine des espèces au moyen de la sélection naturelle. Schleicher frères, .) cedric.cnam.fr/ABU/

↑ A. Delaunay. 1994. Lamark et la naissance de la biologie. Pour la science 205 : 30-37.

↑ Stephen Jay Gould. 1994. Un Hérisson dans la tempête. Grasset.

Et l'Homme dans tout cela ?

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Caricature de Charles Darwin parue dans le Hornet Magazine le 22 mars 1871. Crédit Wikimedia.
Il a fallu 20 ans à Darwin pour affiner ses idées évolutionistes et se décider à les publier. Il lui en faut encore douze après la publication de l'Origine pour rompre le silence et réagir à toutes les interprétations et développements appliqués à l'Homme de ses contemporains (qui n'ont pas fait preuve de la même prudence). L'histoire est des plus sulfureuses, remplie d'incompréhesions et de contre-vérités.

En 1858 Alfred Wallace (Wallace, 1858) soutient que la sélection naturelle entraine une généralisation des qualités morales et en particuler de l'altruisme. Considérant les communautées autochtones des colonies comme peu évoluées, il prévoit en conséquence la disparition de ces "tribus" lorsqu'elles sont confrontées aux européens "civilisés".

En 1863 Thomas Huxley, un ami de Darwin explique que les singes anthropoïdes sont proches parents de l'Homme et se fait un propagandiste actif du modèle de la sélection naturelle tout en valorisant l'idée de compétition (Huxley, 1863). Cette mise en avant sera fortement critiquée plus tard par Pierre Kropotkine, un géographe et anarchiste russe en exil à Londres (Kropotkine, 1902).

Clémence Royer, une traductrice qu'il faut accuser de détournement
Pour les francophones, la confusion sera semée dès le départ par la première traductrice de Darwin. Née à Nantes, Clémence Royer devra très vite subvenir à ses besoins et devient une femme indépendante dès ses 19 ans; elle passe quelques années en Angleterre où elle est influencée par les féministes anglaises; c'est à Lausanne qu'elle traduit la troisième édition de l'Origine en 1862. Elle en trahit le titre, ajoutant une préface de 64 pages dans laquelle elle étend sans hésitation l'idée d'évolution à l'humanité (Darwin ne publiera La descendance de l'Homme que neuf ans plus tard) et des notes de bas de page dont Darwin écrira: «lorsque j'exprime un grand doute [dans mon texte], elle ajoute une note expliquant le problème ou disant qu'il n'y en a pas ! Il est vraiment curieux de voir quelle sorte de vaniteux personnages il y a dans le monde» (Lettre de Ch. Darwin à Joseph Hooker du 11 septembre 1862).

Traduit par Royer, le titre devient: De l'Origine des espèces ou des lois du progrès chez les êtres organisés ! alors que Darwin fait tout pour éviter l'emploi du mot progrès... Dans le texte, Clémence Royer remplace sélection naturelle par élection naturelle et dans l'introduction elle écrit «la loi d'élection naturelle appliquée à l'humanité, fait voir avec surprise, avec douleur, combien juqu'ici ont été fausses nos lois politiques et civiles de même que notre morale religieuse (...) quand elles consistent à sacrifier toujours et en tout ce qui est fort à ce qui est faible, les bons aux mauvais, les êtres bien doué d'esprit et de corps aux êtres vicieux et malingres (...) Les Hommes sont inégaux par nature... Ils sont individuellement inégaux, même dans les races les plus pures; et entre races différentes ces inégalités prennent des proportions si grandes que le législateur devra en tenir compte...». La dernière ligne de son introduction est: «Je crois au progrès».

Eugénistes, racistes et libéraux les plus extrémistes ne trouveront rien à redire aux idées de Clémence Royer qui reçoit la Légion d'honneur en 1900 (ce qui ne valorise ni l'une ni l'autre). Darwin lui, fera ce qu'il pourra pour trouver un traducteur plus fidèle (en 1873), ce qui n'empêchera pas les versions" Royer" d'être diffusées en France jusque dans les années 1930 avec des corrections mineures.

En 1870, Clémence Royer écrit L'Origine de l'Homme et des sociétés, un ouvrage consacré au même sujet que La descendance de l'Homme de Darwin, mais publié un an avant lui. C'est une synthèse des idées de son époque, un récit brillant et facile à lire, mais Royer n'a pas la rigueur intellectuelle de Darwin: l'ouvrage est totalement spéculatif et surtout nous révèle une pensée bien différente de la pensée darwinienne:

«la classification complète des races humaines (...) se présente à nous (...) sous la figure d'un arbre touffu dont les rameaux supérieurs actuellement dominants se pressent en convergeant sur les divers points de quelques grosses branches maitresses aujourd'hui éteintes, tandis que des branches inférieures brisées, s'élancent quelques rejets, grêles et souffreteux, qui ont conservé jusqu'à nous l'image modifiée, effacée ou exagérée de leur souche, mais qui sont eux-mêmes destinés à périr dans un temps plus ou moins long.»
Clémence Royer, 1870, p.108

Les rameaux dominants sont les européens blancs, les rejets grèles et souffreteux: les "races" Hottentott et Nègre; c'est une vision terriblement raciste. Dans le même ouvrage, Mme Royer se livre à un plaidoyer sans équivoque pour l'inégalité sociale, non sur un argument biologique mais économique:

«Or, la science des lois et fatalités diverses, qui gouvernent les sociétés humaines, démontre que la moindre somme de jouissances pour chaque membre de la société est réalisée par la moindre inégalité; qu'au contraire, à mesure que s'élève la pyramide sociale, que se multiplient ses rangs hiérarchiques, la somme totale des jouissances à répartir entre chaque membre du corps social augmente progressivement; que la division du travail et les inégalités qu'elle engendre, avec moins de travail pour chacun, produit plus de jouissances pour tous; que la spécialité des fonctions fait qu'elles sont mieux remplies au profit de tous; que même l'inégalité des richesses, créant des loisirs employés diversement, tourne à l'avantage de tous et surtout des plus pauvres ; qu'il n'est pas une passion, même folle, pas un caprice, même extravagant, qui ne soit un champ nouveau ouvert à l'activité humaine et sur lequel un certain nombre d'individus peuvent vivre, qui, sans cette ressource, n'auraient point eu de place au soleil ; parce que la quantité de vie possible, sur un espace de sol donné, est déterminée par la quantité de capital accumulé dont la population qui l'occupe dispose et que, grâce seulement à l'échange multiplié des services, l'or dont le caprice d'un oisif rétribue le travail de celui qui le satisfait, peut payer le transport et le prix du blé apporté de l'autre extrémité du monde et que le sol surchargé d'une population surabondante n'a pu fournir en quantité nécessaire»
Clémence Royer, 1870, p.584

Un cousin de Darwin invente l'eugénisme
En 1865 Francis Galton, enfant prodige et scientifique éclectique, défend l'idée que le talent et d'autres traits intellectuels sont héréditaires et s'inquiète du fait les classes [sociales] dont l'organisation est la plus "grossière" semblent générer la plus forte descendance. Il invente le terme eugenics (eugénisme) en 1883 et rêve d'une société idéale où le revenu du travail serait favorisé par rapport à l'héritage, où le mariage précoce serait encouragé dans les familles de haut rang. Ces idées, assez partagées à l'époque (du moins par "l'élite" intellectuelle) peuvent être résumées ainsi: premièrement les qualités morales et intellectuelles ont un fort déterminisme héréditaire; deuxièmement la bourgeoisie qui a obtenu sa position par son travail et son mérite est la classe sociale qui représente le mieux ces qualités. Sans surprise Galton est un bourgeois et ce faisant, il défend sa classe sociale. Hors à l'époque (comme d'ailleurs encore aujourd'hui) les connaissances sur l'hérédité sont totalement floues, le lien entre hérédité et qualités intellectuelles non établit et Galton ne parvient à séparer hérédité et déterminisme social. Mais l'eugénisme se développera considérablement au 20e siècle parallèlement à la génétique formelle; consultez les pages dédiées au concept de gène et à l'eugénisme: Brave New World.

Douze ans après l'origine, Darwin publie La Descendance de l'Homme
La Descendance de l'Homme (Darwin, 1871) est loin d'être un ouvrage aussi révolutionnaire et étayé que L'origine. Sur cet ouvrage, Darwin écrit «J'y ai émis beaucoup d'idées d'un ordre spéculatif. On finira sans doute par reconnaître que quelques unes sont inexactes ; mais dans chaque cas, j'ai indiqué les raisons qui m'ont conduit à préférer une opinion à une autre» (p.663).

Dans La Descendance, Darwin est à l'aise sur les questions purement biologiques: son analyse concernant la patrie et l'antiquité de l'Homme est claire et lumineuse. A partir d'arguments basés sur la localisation géographique des espèces de Singe les plus proches, Darwin conclut que les ancêtres de l'Homme sont à rechercher en Afrique. Il faudra des dizaines et des dizaines d'années pour lui donner raison; cf le chapitre 6 p.169 de La Descendance analysé dans la page Poly- vs mono-.

Par contre on le sent plus hésitant sur les questions touchant aux comportements et surtout à l'esprit. Darwin distingue les instincts et les qualités morales, et après pas mal d'allers et retours il finit par conclure à un rôle positif de la sélection naturelle comme de la "civilisation" sur l'évolution humaine. Darwin souhaite mettre en évidence le fait que l'évolution des qualités morales, en dépendant de l'apprentissage et de la culture échappe en partie à la sélection naturelle (les qualités morales sont sélectionnées par la société avant même que les sociétés soient soumises à une sorte de sélection naturelle). L'opposition compétition / coopération est certainement aussi un élément clé du débat.

Un contexte libéral (Darwin appatient à une classe privilégiée), colonialiste (toujours), raciste (souvent), esclavagiste (parfois)
Darwin est violement anti-raciste et anti-colonialiste soulignant les contradictions des adeptes de la religion chrétienne:

«Ceux qui considèrent le propriétaire de l'esclave avec tendresse et l'esclave avec froideur, n'ont sans doute jamais essayé de s'imaginer à la place de ce dernier ; quelle sombre perspective, sans le moindre espoir de changement ! Représentez-vous la menace, toujours suspendue au-dessus de votre tête, que votre femme et vos petits-enfants (...) vous soient arrachés et vendus comme des bêtes au premier enchérisseur venu ! Et ces actes sont commis et excusés par des hommes qui prétendent aimer leur prochain comme eux-mêmes, qui croient en Dieu, et qui prient pour quatre que sa volonté soit faite sur la Terre ! Cela fait bouillir le sang, mais aussi frémir le cœur, de penser que nous autres, anglais, avons été coupables à ce point, comme le sont encore nos descendants américains, malgré toutes leurs fanfaronnades sur la liberté.»
Darwin, , Voyage à bord du Beagle
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Am I not a man and a brother ? médaillon en jaspe d'après le portrait abolitionniste d'un noir par Josiah Wedgwood, 1786. Public Domain.

Et il ne faut pas oublier que la femme et cousine de Darwin appartient à une famille (les Wedgwood) très engagée pour obtenir l'abolition de l'esclavage.

Le grand père maternel de Darwin, Josiah Wedgwood, inventeur du jaspe et créateur de l'entreprise de céramique qui porte toujours son nom est responsable de la diffusion en masse, au 18e siècle, d'une image devenue iconique dans l'action abolistionniste.

Si les détournements de la pensée darwinienne ont été nombreux pour en accentuer le côté favorable à la libre concurence (à commencer comme on l'a vu par celui que réalise sa première traductrice), il faudra bien attendre le sciècle suivant pour voir apparaitre des auteurs défendre l'image "progressiste" de cette pensée, remettant la vérité en place sur bien des points, quitte à aller parfois un peu trop loin dans le sens opposé. Patrick Tort est l'un d'eux, insistant sur ce qu'il nomme "effet réversif" de l'évolution (Tort, 1997: 51). Darwin, lui s'est laissé aller à utiliser le terme d'évolution "régressive" ce qui n'est pas la même chose mais est quand même contradictoire avec l'opposition présente par ailleur à l'idée de progrès. Darwin fait un usage très limité de ce terme d'évolution "régressive" (dans La Descendance) et l'effet "réversif" est une invention de Patrick Tort, au moins du point de vue linguistique. Plus récemment, Pascal Picq a consacré un ouvrage à la défense de la biodiversité (Picq, 2013), en s'inscrivant dans les pas de Charles Darwin et de Claude Lévi-Strauss. Je lui ferai grâce de quelques incohérences et d'un dernier court chapitre intitulé (sans doute par erreur) «Esquisse des progrès de l'esprit et des sociétés humaines», l'important est de ne pas oublier que dans L'Origine, plusieurs chapitres sont consacrés à l'idée de diversité (que Darwin nomme variation), et que cette variation est essentielle dans le mécanisme de la sélection naturelle.

Concrètement, en ce qui concerne les sociétés humaines, Darwin est partisan du "laisser-faire" [la nature], c'est à dire qu'il est non interventionniste (Diane Paul, 2003). Darwin se situe ainsi comme anti-malthusien, et s'oppose aussi par anticipation à toute idée eugéniste puisque l'eugénisme est par définition une mise en pratique. Le choix du laisser faire est cohérent avec son modèle évolutif: d'une part, ce sont les populations les plus diversifiées qui ont le plus de chances de survivre, et favoriser telle ou telle caractéristique d'une population irait à l'encontre de cette diversité; d'autre part on ne peut prédire quelles sont les caractéristiques à favoriser (qui seront elles-mêmes différentes selon le contexte -la boucle est bouclée-). Consultez la Page Brave New World pour un développement de ces questions.

Un mot valise à éviter
Quand à la transposition de la sélection naturelle du domaine biologique au domaine économique (économie de marché et concurence capitaliste), elle est totalement étrangère à Darwin qui reste un naturaliste. Une grande confusion a été créée autour de cette idée. Le terme de "social darwinism" est connoté par les anglais à une étude économique très spécialisée de Joseph Fisher (1877) concernant l'emprunt de bétail et c'était pour en dénoncer l'application. Les français attribuent le terme de "darwinisme social" à Emile Gautier (1880), un journaliste anarchiste qui entendait dénoncer la transposition du biologique à l'économique. Les mots ont donc toujours été employés par dérision et par des opposants à l'idée. Le social darwinism n'est ni darwinien (parce que contraire aux idées de Darwin), ni social (ou du moins cela dépend du sens donné au mot social: parce que contraire aux lois pour les pauvres). Le darwinisme social fait partie de ces mots valises qui sont plus des injures que des concepts scientifiques. De plus qu'on la déteste ou qu'on l'encense, une société basée sur une économie de marché non régulée et sur la concurence sauvage (ultralibérale et mondialisée comme on dit aujourd'hui) ne fonctionne pas vraiment comme un écosystème biologique.

S'il faut éviter ce mot valise parce qu'il discrédite Darwin, l'idée représentée, comme on l'a déjà vu en analysant la première traduction française de l'Origine par Clémence Royer, est elle bien présente dans la société anglaise du milieu du 19e siècle et sera popularisée dans le monde francophone par cette traductrice.

L'évolution-nisme de Spencer est d'emblée bien plus global que le modèle de la descendance de Darwin
Une autre attribution erronée de l'idée concerne Herbert Spencer, mais là encore avec beaucoup d'amalgame (et après la mort de Spencer). Spencer était l'auteur d'une théorie de l'évolution (un terme que Darwin réprouvait mais que Spencer a popularisé) qui décrivait une transformation de l'homogène vers l'hétérogène et de l'incohérent vers le cohérent. C'est la vision d'une transformation linéaire et orientée, bien plus proche de Lamarck que de Darwin. Sa pensée philosophique est en fait complexe (et difficile à suivre):

«C'est à tort que l'on admet que la théorie de la sélection naturelle ne fait qu'un avec celle de l'évolution organique ; c'est à tort encore qu'on suppose que la théorie de l'évolution organique est identique à celle de l'évolution en général. On croit que la transformation tout entière est renfermée dans une de ses parties, et que cette partie est renfermée dans un de ses facteurs.»
Herbert Spencer, Le principe de l'évolution, réponse à Lord Salisbury, 1895).

De fait Spencer n'a incorporé qu'à contrecœur la sélection naturelle dans un modèle évolutionniste préexistant. Pour Spencer le point final du processus évolutif est la création de "l'Homme parfait dans la société parfaite". Pour cela, il était nécessaire que les générations présentes et futures expérimentent les conséquences "naturelles" de leur conduite. Il fallait donc s'opposer à tout ce qui interférait avec la relation "naturelle" entre la conduite et les conséquences, ce qui incluait l'utilisation du pouvoir de l'État pour soulager la pauvreté, de fournir une éducation publique ou d'exiger la vaccination obligatoire (Jenner). Spencer est une sorte d'ultralibéral avant l'heure. Spencer était raciste, prétendant que les intermarriages aboutissaient à des individus qui n'étaient plus adaptés nulle part:

"There is abundant proof, alike furnished by the intermarriages of human races and by the interbreeding of animals, that when the varieties mingled diverge beyond a certain slight degree the result is inevitably a bad one in the long run."
« Il existe de nombreuses preuves, fournies par les mariages mixtes de races humaines et par les croisements d'animaux, que lorsque les variétés mélangées divergent au-delà d'un certain degré le résultat est inévitablement mauvais à long terme. »


Spencer, lettre au gouvernement japonais, appendice,
cité par Lafcadio Hear. 1904. Japan, an Attemp at Interpretation.

Darwin n'aimait ni l'homme, ni les idées, ce qui ne l'empêchera pas de citer Spencer dans la conclusion de la dernière edition de 1876 alors qu'il ne figurait pas dans les éditions pécédentes; on peut avoir l'impression qu'ils se rejoignaient dans le non-interventionnisme, mais Spencer était beaucoup moins tolérant.

Darwin, Engels et Marx: une incompréhen-sion
Charles Darwin, Friedrich Engels et Karl Marx naissent tous dans une classe privilégiée de la société. Toutefois les idées révolutionnaires affichées par Marx lui causeront des soucis financiers et l'obligeront à des migrations permanentes jusqu'à ce qu'il s'installe définitivement à Londres. Engels composera davantage entre ses idées sociales et féministes et sa famille qui lui assure l'aisance matérielle.

Darwin et Marx, qui ont tous deux passé une partie de leur vie dans la périphérie de Londres ne se sont jamais rencontrés. Les échanges, même limités intervenus entre eux ont donné naissance à une littérature extraordinairement abondante, mais Marx n'a eu aucune influence sur Darwin. L'analyse de l'influence de Darwin sur Engels et Marx est contrastée. Ce que ces derniers approuvent ou réprouvent de l'Origine des espèces résulte surtout d'une incompréhension, il est vrai assez partagée par tous les contemporains de Darwin: les idées les plus révolutionnaires de Darwin, c'est à dire le non-déterminisme et le non finalisme n'étaient pas transposables dans le modèle social de Marx et Engels, et elles n'ont pas été toujours comprises, même dans le champ de la biologie où elles s'appliquaient.

Les écrits d'Engels et Marx pouvaient très bien avoir leur vie propre en absence du darwinisme, malheureusement la persistence à vouloir appliquer les idées darwiniennes en dehors de leur champ de validité pour finalement les rejetter (Engels, Marx, Lyssenko, ...) n'a fait qu'aggraver les difficultés du marxisme à se constituer en théorie scientifique à travers le matérialisme dialectique. Les pages Darwin, Engels et Marx et L'affaire Lyssenko développeront ces aspects.

Alfred Wallace. 1858 The Origin of Human Races and the Antiquity of Man Deduced from the Theory of Natural Selection
Dix ans plus tard, en 1868, Alfred Wallace, qui avait découvert le spiritisme, changera d'avis sur l'origine des qualités mentales et morales de l'humanité, qu'il attribuera aux forces d'un esprit supérieur (pour faire bonne mesure il invoque la même cause pour expliquer l'apparition de la vie et celle de la conscience animale).

Francis Galton. 1865. Hereditary Talent and Character. Macmillan's Magazine 12, 1865: 157-166, 318-327.
Francis Galton. 1869. Hereditary Genius.

↑ Clémence Royer. 1870. Originen de l'homme et des sociétés. Paris, Guillaumin et Cie. archive.org.

Charles Darwin. 1871. The descent of man and selection in relation to sex. London, John Murray. (trad. Barbier E. 1891. La descendance de l'homme et la sélection sexuelle. Paris, Reinwal et Cie.). Wikisource, Archive.org

Pierre Kropotkine; 1902. Mutual Aid: A Factor of Evolution. (1906. L'Entraide, un facteur de l'évolution.

↑ Charles Darwin (Clémence Royer trad.). 1862. De l'origine des espèces et des lois du progrès chez les êtres organisés. Guillaumin et Cie, Paris. Google books, Archive org. Consultez aussi la page Wikipedia consacrée à Clémence Royer.

↑ Patrick Tort. 1997. Darwin et le darwinisme. Quadrige / Presses Universitaires de France.

↑ Diane B. Paul. Darwin, social Darwinism and eugenics in Jonathan Hodge, Gregory Radick eds.. 2003. The Cambridge Companion to Darwin. Cambridge University Press, chapitre 9. Traduction française d'Annie Gouilleux: Darwin, darwinisme social et eugénisme.

François-Xavier Heynen. Herbert Spencer, penseur paradoxal. L'Harmattan.

↑ Pascal Picq. 2013. De Darwin à Lévi-Stauss; l'Homme et la biodiversité en danger. Odile Jacob.
Tout en nous présentant un constat scientifique implacable de l'évolution de la biodiversité au cours des ères géologiques et celle de l'humanité (plus limitée parce que dans une période bien plus restreinte), l'auteur s'engage dans un vibrant hommage à Darwin et à Lévi-Stauss, grands visionnaires, chacun dans leur domaine. Ils nous ont averti; pourquoi ne les a-t-on pas compris ? ne peut-on enfin les entendre ?

La révolution darwinienne

Ce paragraphe analyse les implications du modèle darwinien de l'évolution dans le domaine des idées (de la philosophie et des religions); le suivant se centre sur la question centrale du déterminisme, mais abordée à travers son approche scientifique, avant et après Darwin.

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Man is but a worm; Caricature du transformisme, Punch's almanac for 1882. Public Domain.
Dans la caricature un ver de terre se transforme progressivement en un homme à l'image de Charles Darwin (Darwin a consacré un livre entier à l'étude des vers de terre).
Darwin, un géant
Dans Le Jeu des possibles François Jacob (Jacob, 1981: 36-37) montre que la théorie darwinienne est une rupture avec la vision consistant à calquer le modèle des processus mentaux sur les processus biologiques, en considérant que la mémoire nerveuse fonctionne essentiellement par apprentissage et renforcement. Hors ce modèle de création et d'enseignement est présent dans les mythologies et repris dans l'idée d'évolution par hérédité des caractères acquis (la théorie instructiviste de l'évolution selon laquelle le milieu modèle les êtres vivants). Darwin lui donne un rôle tout à fait accessoire.

L'existence de la sélection naturelle a une conséquence fondamentale: le moteur de l'évolution n'est pas une accumulation d'informations extérieures à l'organisme, ni une progression vers la complexité; celles-ci peuvent survenir mais tout aussi bien disparaitre et ne sauraient être une garantie de succès [pour les êtres vivants qui en sont le support]. Cet abandon du déterminisme et de l'idée de progrès est en désaccord avec les traditions occidentales et moyen-orientales et n'a pas non plus été compris par Marx sans doute incapable de se libérer des traditions précédentes. Si les êtres vivants constituent des structures historiques (Jacob, 1981: 66), dont le passé est enregistré dans l'ADN, la contrainte crée par cette contingence telle que l'explique Stephen Jay Gould n'a rien à voir avec le matérialisme historique et l'histoire des sociétés humaines (cf Darwin, Engels et Marx une incompréhension totale).

François Jacob. 1981. Le Jeu des possibles. Fayard.

Et Dieu dit...
Il n'est pas faux de penser que le créationnisme, même s'il présente de multiples facettes s'est développé tardivement. Le problème posé par la lecture littérale de la Bible est apparu avec les discussions sur l'âge de la Terre, puis avec la théorie darwinienne. Jusqu'au 12e siècle, dans un monde qui croyait à la génération spontanée et aux phénomènes surnaturels, l'idée de défendre une lecture littérale du chapitre de la Génèse ne venait même pas à l'esprit. Augustin d'Hippone défend l'idée de la génération spontanée dès le 4e siècle. Thomas d'Aquin lui emboite le pas au 13e siècle et l'idée est toujours défendue en leur temps par Descartes puis par Lamarck.

Thomas d'Aquin, toujours lui, a beaucoup œuvré au développement de la théologie chrétienne soutenant une approche qui liait foi et raison. Pour lui, l'étude de la nature est étude de l'oeuvre de Dieu, donc les deux ne peuvent s'opposer. Après avoir été condamné par l'église peu avant sa mort à la fin du 13e siècle, il est réhabilité puis canonisé en 1323. La théorie des quatre sens, présente dans la tradition judaïque est résumée au Moyen Age dans la formule: «la lettre enseigne les faits, l'allégorie ce que tu dois croire, la morale ce que tu dois faire, l'anagogie ce que tu dois viser». L'idée est toujours reprise dans le Cathéchisme de l'Eglise Catholique de 1992 (§115 à §119). La formule laisse ainsi la place à de nombreux débats probablement plus présents à l'intérieur de l'église catholique qu'entre scientifiques.

Si l'idée d'évolution semble acceptable et acceptée par beaucoup, le mécanisme de la sélection naturelle, parce qu'il implique celui d'indéterminisme est beaucoup plus problématique. « La nature n'est rien d'autre que la connaissance d'un certain art, concrètement l'art divin inscrit dans les choses, et par lequel les choses elles-mêmes se meuvent vers une fin déterminée. (Thomas d'Aquin cité par le Pape François dans l'encyclique Laudato-si, 2015: 63 (§80).

Omega
La courbe naturelle des complexités
a : point de vitalisation
b : point d'hominisation
Teilhard de Chardin, 1956, p. 24.
Dans les années 1950, Pierre Teilhard de Chardin propose une vision mystique du monde vivant évoluant vers le point oméga de la convergence des consciences .

La crispation (passée ?) sur la question du pêché originel, c'est à dire la conception d'Adam père de toute l'humanité (difficile à concevoir pour un non catholique et sans doute pour beaucoup de catholiques) semble dépendre d'une lecture littérale de la Bible qui a provoqué le rejet de tous les écrits de Pierre Teilhard de Chardin. Le débat semble plus appaisé aujourd'hui, Teilhard étant même cité en référence dans l'encyclique de 2015 (§83).

Le même jésuite a été critiqué pour sa proposition d'une présence de l'esprit dans l'ensemble du monde vivant qui ne détonne pas dans la tradition asiatique (Teilhard de Chardin, 1956, p.) et s'inspire de Spinoza.


 Teilhard de Chardin P.. 1956. La place de l'Homme dans la nature. Paris, Fayard.

L'islam est plus ou moins confronté au même débat que la religion chrétienne; contrairement à la Bible, le Coran disperse les éléments sur l'origine du monde au lieu de les rassembler dans un chapitre, mais la question est de savoir s'il faut en faire une lecture littérale ou interprétative. Les différentes écoles coraniques ont des réponses très différentes, certaines plus ouvertes que les points de vue chrétiens sur le sujet, mais on retrouve des difficultés comparables sur le déterminisme et sur la place de l'Homme dans le monde vivant.

Jusqu'ici, tout va bien
Darwin n'a aucune idée des causes de variation à l'intérieur des espèces; pourtant, il soutient que la variation n'est pas préprogrammée vers l'adaptation, sinon la sélection n'aurait aucun rôle dans l'orientation de l'évolution. Il soutient aussi que les variations sont petites 2, parce que là encore la sélection se bornerait au rôle mineur de faire disparaitre les populations non adaptées (Gould, 1977 : 10).

La découverte des mutations par De Vries et le modèle de Weismann considérant que seule la lignée germinale est conservée d'une génération à l'autre vont enrichir la théorie darwienne sans en changer le sens.

En 1942 Julian Huxley (frère de l'auteur du Meilleur des mondes et petit fils de Thomas Huxley) publie Evolution: the modern Synthesis, un ouvrage qui intégre les découvertes réalisées en génétique depuis la parution de L'Origine des espèces (Huxley, 1942). Huxley défend une vision systémique de la biologie et utilise le terme d'émergence pour caractériser les transitions qui font passer du non-vivant au vivant, du vivant à la pensée; tout en étant agnostique, il contribuera à la traduction en anglais des oeuvres de Teilhard de Chardin avec qui il partage l'idée d'un esprit présent "partout dans l'univers à des degrés différents".( cf Spinoza). On peut d'ailleurs lui reprocher une vision un peu trop orientée (vers un "progrès") de l'évolution. Huxley reprend plus ou moins de Darwin l'idée que:

"He [the Man ] has developed a new method of evolution: the transmission of organized experience by way of tradition, which... largely overrides the automatic process of natural selection as the agent of change."
«La condition humaine est tellement différente de la condition biologique qu'il est peut-être préférable d'abandonner la tentative d'appliquer des concepts comme la sélection naturelle aux affaires de l'humanité moderne.»

Acquis à un "eugénisme de gauche" (cf Le Meilleur des mondes), il popularisera le terme de transhumanisme pour éviter les connotations négatives du premier terme, après 1945.

Pour Gagliardi (Gagliardi, 1987), trois courants ont participé à l'histoire du concept d'évolution: un courant instructiviste selon lequel le milieu modèle les êtres vivants, un courant sélectionniste pour lequel les organismes ne sont que l'expression de leur information génétique, un courant stochastique qui dérive du précédent mais donne encore plus de place au hasard et dont l'approche serait plus systémique: la conséquence en est un rôle "plus lâche" de la sélection naturelle (c'est cette dernière vision qui sera développée dans le chapitre suivant).

De ce fait, le concept d'évolution entretien des liens étroit avec celui d'hérédité (cf gène); hors la théorie du plasma germinatif de Weismann a réduit l'action instructiviste du milieu à un rôle mineur, et l'approche réductionniste de la génétique qui isole les gènes les uns des autres et de leur environnement montre de plus en plus ses limites.

↑ Julian Huxley. 1942. Evolution The Modern Synthesis. Internet Archive.

↑ E. Mayr. 1978. L'Evolution in L'Evolution. Bibliothèque Pour la science, Paris (1978, Scientific American).
Une synthèse concise, mais magistrale, sur le sujet.
↑ E. Mayr. 2004. What makes Biology unique? Cambridge University Press, trad Après Darwin, la biologie, une science pas comme les autres. Dunod.

L'évolution est-elle orientée ?

Darwin seul contre tous, mais finalement visionnaire?
L'idée de progrès est présente dès Aristote : Scalae naturae. Elle est centrale chez Lamarck, absente chez Darwin, mais reprise par certains de ceux qui diffusent la théorie darwinienne comme Haeckel (cf Les embryons d'Haeckel).

Cette idée forte imposée par les trois grandes religions du livre (chrétienne, musulmanne et juive) est rejetée par Darwin au point qu'il délaissera le mot "évolution", trop connoté.
(à écrire).
Le temps cyclique de James Hutton et Charles Lyell
(à écrire)

↑ Stephen Jay Gould. 1987. Time's Arrow, Time's Cycle. Harward University Press, Cambridge, Massachusetts. (trad. Ribault B.. 1990. Aux racines du temps. Grasset, Paris : 118-145.).

La théorie neutraliste de l'évolution moléculaire
Lorsque l'on étudie l'ADN au niveau moléculaire, on constate que les génes homologues de différentes espèces accumulent des mutations ponctuelles proportionnellement au temps (ce qui permet en réciproque de déterminer l'ancienneté relative d'une spéciation). Il en est de même pour les gènes appartenant à une famille multigénique, cette fois comparés pour une même espèce (par exemple les différents gènes des globines chez l'Homme). Le taux d'évolution moléculaire varie d'un type de gène à l'autre, ainsi, il est bien plus élevé pour les gènes des globines que pour ceux codant les histones, protéines sur lesquelles s'enroule l'ADN.

Kimura (Kimura, 1979) en déduit que les variantes successives d'un gène développées au cours du temps ont, la plupart du temps, un rôle sélectivement neutre. Cette conclusion ne remet pas en cause la théorie darwinienne, elle limite cependant les ardeurs de certains biologistes qui voyaient l'intervention de la sélection naturelle dans toutes les modifications des gènes conservées jusqu'à aujourd'hui. Au contraire, la plupart des mutations conservées le sont par qu'elles n'ont pas d'effet sélectif ! L'analyse détaillée des sites mutés entre gènes homologues montre que la plupart des changements d'acides aminés "autorisés" par la sélection naturelle n'entrainent aucun changement de conformation de la protéine et ne touchent pas le site actif. Il est important de bien distinguer ici les niveaux d'organisation (molécule, organisme); une évolution moléculaire peut très bien correspondre à un organisme inchangé !

Les changements moléculaires qui ont une signification évolutive et ont réussi à passer le filtre de la sélection naturelle sont rares, ce qui constitue finalement une démonstration éclatante de la théorie. On pourra par exemple étudier l'évolution des gènes des opsines. En simplifiant un peu, l'évolution moléculaire est principalement neutraliste, alors que la sélection naturelle joue un rôle bien plus important dans l'évolution des organismes.

↑ Ayala F. Stebbins L. . 1985. L'évolution du darwinisme. Pour la science, septembre : 48-59.

M. Kimura. 1979. The Neutral theory of Molecular Evolution. Scientific American, Nov : 94-104. (1980. La théorie neutraliste de l'évolution moléculaire in L'évolution. Pour la science, Paris. ).

Jean-Jacques Kupiec. 2019. Et si le vivant était anarchique. Editions Les liens qui libèrent.
Au delà d'un titre quelque peu raccoleur et provocateur, un livre très bien écrit (excellent panorama historique) qui transpose une idée faisant son chemin en sciences de l'évolution et dans le domaine de la génétique: la part, non du hasard, mais de l'aléatoire, du probabilisme régulé par un fonctionnement en réseau.


L'évolution hierarchique
La sélection naturelle est d'abord perçue au niveau de l'organisme (dans l'exemple emblématique de la Phalène du Bouleau), mais, de même que le phénotype prend des sens différents aux différents niveaux d'organisation, la sélection naturelle est "candidate" pour concerner tous les niveaux.

Dans Le gène égoïste, Richard Dawkins a contribué à la médiatisation de l'idée d'une sélection naturelle s'exerçant prioritairement au niveau du gène (Dawkins, 1976, cf Le gène et l'évolution), une idée critiquée par tous les anti-réductionnistes.

Dans La structure de la théorie de l'évolution, Stephen Jay Gould (2002) discute magistralement l'idée d'une sélection naturelle s'exerçant aux différents niveaux d'organisation, pour écarter finalement le niveau du gène et celui des écosystèmes. Pour pouvoir parler de sélection naturelle, l'entité concernée doit d'une part se "reproduire", c'est à dire laisser la place à de nouvelles entités plus ou moins identiques à elle même, mais aussi interagir avec l'environnement qui exerce la force de sélection. Cette définition élimine le gène (l'évolution d'un gène fonctionnel est contrôlée essentiellement aux niveaux supérieurs à travers les cellules et l'organisme dans lesquels il s'exprime) et les écosystèmes (qui ne se reproduisent que si les populations qui les constituent se reproduisent).

Ainsi, pour Gould, il existe deux niveaux privilégiés par la sélection naturelle, l'organisme et l'espèce. C'est l'idée déjà formulée par Gould et Elderedge sous le nom d'équilibres ponctués (Eldredge & Gould, 1972). Cette conception se retrouve dans le vocabulaire plus commun : micro et macroévolution. (en tant que population ou ensemble de populations).

↑ Eldredge N. & Stephen Jay Gould. 1972. Punctuated Equilibria in Schopf (Ed.) Models in Paleobiology. Freeman, Cooper & Co, San Francisco : 82-115.
↑ Stephen Jay Gould. 2002. The Structure of Evolutionary Theory. Belknap. (2006. trad. Blanc M.. La structure de la théorie de l'évolution. Gallimard).
Le testament de Stephen Jay Gould en 1464 pages (2034 pour l'édition française). Peut-être le livre le plus important qui ait été écrit sur l'évolution depuis l'Origine des espèces !

La contingence
Entre ces deux extrêmes, celui du monde cyclique et celui du monde tendu vers le point Oméga, il reste une place pour une dimension historique de la biologie de l'évolution : Stephen Jay Gould parle de contingence. Voir aussi Mayr.


L'adaptation : un concept lamarckien ?
Lamarck insiste beaucoup sur l'élan vital. (à écrire)

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"Now, here, you see, it takes all the running you can do, to keep in the same place."
Through the Looking Glass. Lewis Carroll illustré par John Tenniel, 1872.
A force d'évoluer, les organismes "devraient" être de plus en plus adaptés; mais en 1973, Leigh Van Valen (cité par Lewontin, 1978, p142) montre que dans de nombreuses lignées évolutives, la probabilité d'extinction ne dépend pas de la durée d'existence de cette lignée. En d'autres mots, l'adaptation de ces lignées à l'environnement n'a pas progressé.

Van Valen l'explique par l'hypothèse de la Reine Rouge (en référence au personnage de Lewis Carroll dans De l'autre côté du miroir): l'environnement se modifiant sans cesse, la sélection naturelle permet seulement aux êtres vivants de conserver leur degré d'adaptation, de même qu'Alice entrainée par la Reine Rouge court pour rester sur place : «For an evolutionary system, continuing development is needed just in order to maintain its fitness relative to the systems it is co-evolving with.» (Van Valen, 1973).

Comme l'environnement est en grande partie représenté par les autres espèces de la biocénose, il est possible de réduire la proposition de Van Valen à une coévolution, déjà repérée par Darwin, mais elle offre aussi des perspectives plus vertigineuses :

«L'environnement n'est pas une structure imposée aux êtres vivants de l'extérieur, mais, en fait, une création de ces êtres... Tout comme il n'y a pas d'organisme sans environnement, il n'y a pas d'environnement sans organisme.» (Lewontin, 1983).

«Les influences génétiques et environnementales sont interdépendantes. Ainsi l'environnement extérieur à un organisme est intériorisé par l'assimilation psychologique ou biochiomique; et, réciproquement, l'état interne est extériorisé à travers les produits et le comportement qui sélectionnent et organisent le monde alentour.» (Oyama, 1985, p.22 ).

Le modèle du co-développement d'Omaya est élaboré dans le cadre de la cognition, mais est considéré comme une contribution importante à la théorie des systèmes de développement (DST, Developmental Systems Theory) qui est une théorie biologique. Il ne s'agit pas seulement d'intégrer le fait que chaque organisme ne retient de l'environnement que certains éléments qui constituent sa niche écologique, mais de concevoir qu'il n'existe pas un environnement "en soi", immuable et indépendant du monde vivant. Ce point de vue est certainement trop peu mis en avant dans les synthèses modernes de la théorie de l'évolution, et pourtant certains faits sont énormes: par exemple, la respiration, qui est un mode de production d'énergie unique ou partiel de nombre de bactéries (et à travers l'incorporation des mitochondries de l'ensemble des Eucaryotes) ne peut apparaitre que dans un milieu riche en oxygène. Hors la biosphère riche en oxygène est une création des cyanobactéries. Sans la modification de l'atmosphère terrestre par certains êtres vivants, des pans entiers de la biospère (dont nous faisons partie en tant qu'espèce humaine) n'auraient pu apparaitre et évoluer.

Et Susan Oyama poursuit : «il n'y a pas de distinction intelligible entre des caractéristiques héritées (à base biologique, génétique) et des caractéristiques acquises (médiatisées par l'environnement) ... Une fois que la distinction entre l'inné et l'acquis est éliminée, les notions d'inné et d'acquis disparaissent également.» (Oyama, 1985, p.122 ).

↑ Hervé Le Guyader. 2019. Les mutations de la théorie de l'évolution. Pour la science 500: 46-57.

↑ Chavez M.. The unofficial Stephen Jay Gould Archive. www.stephenjaygould.org

↑ Devillers C. Tintant C.. 1996. Questions sur la théorie de l'évolution. PUF, Paris.

↑ Gouyon P.-H.. 1994. La biodiversité dans sa perspective historique. Le Courrier de l'environnement de l'INRA 23. www.inra.fr/dpenv/gouyoc23.htm

↑ Lewontin R.. 1978. L'adaptation in L'évolution. Bibliothèque pour la science, Belin, Paris.

↑ Lewontin R.. 1983. The organism as the subject and object of evolution. Scientia 118 : 63-82. Cité par Varela F.. 1991. The Embodied Mind: Cognitive science and human experience. MIT Press, Cambridge. Trad Havelange V.. 1993. L'inscription corporelle de l'esprit. Seuil, Paris.

↑ Humberto S. Maturana & Francisco J. Varela. 1992. The Tree of Knowledge. Shambala (1994. L'Arbre de la connaissance. Addison-Wesley).
A contrario d'une histoire de l'évolution et de la biodiversité, cet essai s'attache à expliquer l'émergence de la vie et de la compréhension humaine «La connaissance de la connaissance nous oblige à adopter une attitude de vigilance permanente à l'égard de la tentation de la certitude. Elle nous oblige à reconnaître que la certitude n'est pas une preuve de vérité, que le monde que chacun peut voir n'est pas le monde mais un monde que nous faisons émerger avec les autres. Elle nous oblige à nous rendre compte que le monde serait différent si nous vivions différemment.». Essentiel; malheureusement le livre n'a jamais été réédité en traduction française et est extrêmement difficile à se procurer dans cette langue.

↑ Oyama S.. 1985. The Ontogeny of Information : Developmental System and Evolution. Cambridge University press. Cité par Varela F.. 1991.

↑ Van Valen L.. 1973. A new evolutionary law. Evol. Theory 1 : 1-30.

Conclusion provisoire

La théorie de l'évolution n'est pas une théorie scientifique comme les autres. Elle a de profondes implications quand à notre compréhension du monde et de la nature humaine. L'importance de la contribution de Darwin peut se mesurer aux polémiques qu'elle a suscité et aux tentatives de "récupération" dont elle a fait l'objet.

Marxistes, mystiques, libéraux, racistes, on tous cherché à s'opposer à la théorie de l'évolution ou au contraire à l'infléchir à leur profit.

Cependant, malgré ses implications, cette théorie ne contient aucune réponse définitive. «La violence, le sexisme, la malveillance en général sont bien biologiques puisqu'ils constituent un sous-ensemble de tous les comportements possibles. Mais le pacifisme, l'égalitarisme et la compassion sont tout aussi biologiques. Et peut-être verrons-nous leur influence augmenter si nous réussissons à créer des structures sociales qui leur permettent de s'épanouir.» (Gould, 1977 (1997), p.276).

Hartenberger J.-L.. 2002. Gould, héraut de l'évolution. Pour la science 297 : 10-14.

National Center for Science Education. Defending the Teaching of Evolution in the Public Schools. www.ncseweb.org

2004. La laïcité au cœur des enseignements. Ministère de l'Education nationale (France).

 Quelques définitions dans les programmes scolaires français

Les énoncés reproduits visent à donner une impression d'ensemble et ne constituent qu'une partie des libellés.

Programme du cycle 3 2.1 : «L'unité du vivant est caractérisée par quelques grands traits communs, sa diversité est illustrée par la mise en évidence de différences conduisant à une première approche des notions de classification, d'espèce et d'évolution»

Programme de sixième 2.2 : «Les êtres vivants diffèrent par un certain nombre de critères qui permettent de les classer.»

Programme de troisième 2.3 : «Chaque individu présente les caractères de l'espèce avec des variations qui lui sont propres. Les caractères qui se retrouvent dans les générations successives sont des caractères héréditaires. »

Programme de terminale S 2.4 : «L’établissement de relations de parenté entre les vertébrés actuels s’effectue par comparaison de caractères homologues.

Les ancêtres communs représentés sur les arbres phylogénétiques sont hypothétiques,
définis par l’ensemble des caractères dérivés partagés par des espèces qui leur sont postérieures; ils ne correspondent pas à des espèces fossiles précises.

Au sein d’une espèce, le polymorphisme des séquences d'ADN résulte de l’accumulation de mutations au cours des générations.

Au sein du génome d’une espèce, les similitudes entre gènes (familles de gènes) sont interprétées comme le résultat d’une ou plusieurs duplications d’un gène ancestral. La divergence des gènes d’une même famille s’expliquent par l’accumulation de mutations.

Les innovations génétiques sont aléatoires et leur nature ne dépend pas des caractéristiques du milieu ... Les mutations qui confèrent un avantage sélectif aux individus qui en sont porteurs ont une probabilité plus grande de se répandre dans la population ... Les innovations génétiques peuvent être favorables, défavorables ou neutres pour la survie de l'espèce ...»

Programme de seconde (2019)  : «La dérive génétiqueest une modification aléatoire de la fréquence des allèles au sein d'une population au cours des générations successives. Elle se produit de façon plus rapide lorsque l'effectif de la population est faible.La sélection naturelle résulte de la pression dumilieu et des interactions entre les organismes. Elle conduit au fait que certains individus auront une descendance plus nombreuse que d'autres dans certaines conditions.Toutes les populations se séparent en sous-populations au cours du temps à cause de facteurs environnementaux (séparations géographiques) ou génétiques (mutations conduisant à des incompatibilités et dérives). Cette séparation est à l'origine de la spéciation. »

Programme de première, spécialité SVT (2019)  : «Les mutations sont à l'origine de la diversité des allèles au cours du temps. Selon leur nature elles ont des effets variés sur le phénotype. (...) Chez les animaux dont l'être humain, une mutation survient soit dans une cellule somatique (elle sera présente dans le clone issu de cette cellule) soit dans une cellule germinale (elle devient potentiellement héréditaire).»

Programme de terminale, spécialité SVT (2019)  : «Les populations sont soumises à la sélection naturelle et à la dérive génétique. À cause de l'instabilité de l'environnement biotique et abiotique, une différenciation génétique se produit obligatoirement au cours du temps. Cette différenciation peut conduire à limiter les échanges réguliers de gènes entre différentes populations. Toutes les espèces apparaissent donc comme des ensembles hétérogènes de populations, évoluant continuellement dans le temps. (..) Chez certains animaux, les comportements acquis peuvent être transmis d'une génération à l'autre et constituer une source de diversité : ainsi du chant des oiseaux, de l'utilisation d'outils dans des populations animales, de la culture notamment dans les sociétés humaines. Ces traits sont transmis entre contemporains et de génération en génération, et subissent une évolution (apparition de nouveaux traits, qui peuvent être sélectionnés, contre-sélectionnés ou perdus par hasard) (1).»

Programme de terminale, enseignement scientifique (2019)  : «La Terre est habitée par une grande diversité d'êtres vivants. Cette biodiversité est dynamique et issue d'une longue histoire dont l'espèce humaine fait partie. L'évolution constitue un puissant outil de compréhension du monde vivant. Les activités humaines se sont transformées au cours de cette histoire,certaines inventions et découvertes scientifiques ont contribué à l'essor de notre espèce.Les mathématiques permettent de modéliser la dynamique des systèmes vivants afin de décrire leur évolution. La démarche de modélisation mathématique comporte plusieurs étapes: identification du type de modèle le mieux adapté pour traduire la réalité, détermination des paramètres du modèle, confrontation des résultats du modèle à des observations, qui peut conduire à limiter son domaine de validité ou à le modifier.»

(1) La formulation prête à la confusion dans la mesure où il ne s'agit plus de sélection naturelle au sens du modèle darwinien mais d'une sélection de traits qui peuvent être déjà "pré-adaptés" (ou pas); il devient alors compliqué de déterminer ce qui revient à cette sélection dans l'orientation de l'évolution.

(2.1) BO n°10 du 15/10/1998
(2.2) A. du 6-7-2004. JO du 17-7-2004. Programme . hors-série n°4 du 9 septembre 2004. Ministère de l'Education Nationale. ftp://trf.education.gouv.fr/pub/edutel/bo/2004/hs4/svt_sixieme.pdf
(2.4) A. du 20-7-2001. JO du 4-8-2001. Programme . BO 11 Hors série 2002. Ministère de l'Education Nationale. ftp://trf.education.gouv.fr/pub/edutel/bo/2002/hs11/annexe.pdf
↑ Arrêté du 17-1-2019 - J.O. du 20-1-2019. Programme de sciences de la vie et de la Terre de seconde générale et technologique.
↑ Arrêté du 17-1-2019 - J.O. du 20-1-2019. Programme d'enseignement de spécialité de sciences de la vie et de la Terre de la classe de première de la voie générale.
↑  Arrêté du 19-7-2019 - J.O. du 23-7-2019. Programme d'enseignement de spécialité de sciences de la vie et de la Terre de la classe de terminale de la voie générale.
↑  Arrêté du 19-7-2019 - J.O. du 23-7-2019. Programme d'enseignement scientifique de la classe de terminale de la voie générale.

 Quelques conceptions d'élèves 

Pour la plupart des auteurs, les élèves sont "lamarkiens"...

Audigier F. Fillon F.. 1991. Enseigner l'histoire des sciences et des techniques. INRP, Paris.
Donovan D.. Science Ed 491: Common pre-conceptions. fire.biol.wwu.edu/donovan/SciEd491/ntlselectionlesson.pdf

Références générales

↑ Stephen Jay Gould. 1977. Ever Since Darwin. New York, W. W. Norton & Company. (1997. Darwin et les grandes énigmes de la vie. Paris, Le Seuil).

Hervé Le Guyader. 2019. Les mutations de la théorie de l'évolution. Pour la science 500: 46-57.

Timeline of Evolutionary Thought. University of California, Berkeley. www.ucmp.berkeley.edu/history/evotmline.html

Dossier SagaScience. www.cnrs.fr/cw/dossiers/dosevol/accueil.html Un vaste dossier enrichi peu à peu, mais essentiellement textuel et desservi par une navigation confuse.

Colby C.. 1996. Introduction to Evolutionary Biology. The Talk Origin Archive. www.talkorigins.org/faqs/faq-intro-to-biology.html

The Complete Work of Charles Darwin on line. www.darwin-online.org.uk (43 000 pages et plus de 150 000 illustrations).

Raul Gagliardi. 1987. l'idée d'évolution in Giordan A.. Histoire de la biologie T2. Tec & Doc Lavoisier, Paris : 217-279.

Guyénot E.. 1957. Les sciences de la vie aux 17è et 18è siècles, l'idée d'évolution. Albin Michel, Paris.

Les livres que vous pouvez ignorer

Luc Perino. 2018. Darwin et les sciences de l'évolution; col. "Pour les nuls". First editions.
Une analyse ici.
Adresse de cette page: http://www.didac-tic.fr/concepts/evolution/index.php